Je repars donc le lendemain. Je décide de passer par Aktobe. Cela me rallonge de 300 km mais j'évite ainsi une portion de route que je sais apocalyptique. La route est bonne, la chaleur insupportable. Vers 14h, je m'engage sur le plus long saut de puce effectué jusque là. 200 km au milieu du désert. Je dois m'arrêter pour boire et je rencontre au bord de la route un vieux soldat tchétchène devenu conducteur de camion. Il a le regard doux malgré un passe chargé. Nous passons une bonne demi heure à échanger. Il a un vrai talent de mime et sans que nous ne connaissions un mot de la langue de l'autre je comprends qu'il a eu une vie mouvementée. Il a passé 9 ans dans les prisons russes après la rédition. Sa femme est morte pendant sa captivité, son fils enrôlé de force dans l'armée russe. Pas une trace de haine dans ses yeux, seulement de la douceur. Je ne t'oublierai pas le Tchétchène !

Mongolie 124

 

Me voila sur la route depuis 5 mn, il est reparti dans l'autre sens, c'est la fin de l'après midi et j'ai 100 km non goudronnés devant moi avant Irgys, un gros village où je compte m'arrêter. Tout autour, la steppe, désertique à perte de vue. Le voyant de température s'allume. Aie. je m'arrête, fais le tour de la moto. Effectivement ça chauffe. je repars après que le voyant se soit éteint, 2 km et rebelote. Aie Aie Aie. Je commence à ne plus trop rigoler. Je suis au milieu d'une immensité déserte, j'ai deux litres d eau, ce qui n'est pas beaucoup avec cette chaleur... Que faire?

Je pourrais virer le fusible de cette fichue diode (version électrique de la tactique de l'autruche), je peux m'arrêter et attendre. Mais attendre quoi ? il n'y a personne. Je tente de passer un petit coup de fil en France à Didier qui pourrait avoir une bonne idée. Pas de réseau. Tout baigne... Je dévisse le bouchon d'huile, le niveau est anormalement haut. J'en déduis hâtivement que la pompe à huile ne fait plus son boulot. je me cale sur le plus bas régime moteur et tente d'avancer à vitesse ultra réduite. A ce train là je ne serai jamais a Irgys avant la nuit. Je commence à douter de la suite de ce voyage. Si c'est la pompe à huile, ce n'est pas Irgys avec ses 12 tracteurs de 1950 qui va me tirer d'affaire. Je roule à 1500 tours minutes pendant une heure, à 15km/h. Rien d'autre à faire que d'arriver à ce village qui aura une antenne et téléphoner pour diagnostiquer.

Au même moment, Gennadi, chef d'une petite entreprise de Aktobe est au bord du cratère laissé par un météorite, 20 km plus loin, à quelques km de la route. Il a emmené sa petite équipe prendre l'air quelques jours dans la steppe. la majeure partie de l'équipe est déjà au campement invisible de la route, lui revient sur ses pas pour les rejoindre en 4x4.

Il aperçoit mon phare sur la route, se dirige vers moi. Dans le 4x4 se trouve Alexander (champion du kazakhstan d'enduro en 450 cc), Youri son fils de 12 ans (médaille de bronze enduro), et Vladimir (champion 250 cc), je ne le sais pas encore. Seul dans ce désert lisse comme un billard, je me méfie, Si je dois filer, la moto ne pourrait même pas prendre la tangente. Gennadi m'interpelle en Anglais par la fenêtre. En 10 secondes je comprends qu'un petit miracle est en train de se produire pour moi. Au milieu de cette étendue, il y avait trois kilomètres où la rencontre était possible. Cela s'est produit. Je les suis jusqu'au camp. Stupéfait, au fond d'une ravine je découvre un petit cours d'eau. Dire que l'eau est claire et fraiche serait exagéré, mais je vis avec la chaleur depuis des jours. Difficile à imaginer assis en face de son ordinateur mais moto+poussière+chaleur (45°)+des centaines de km+personne à l'horizon+presque pas de vêtements de rechange = bonne grosse fatigue et puissantes effluves... Je me baigne. Lorsque je sors de l'eau, des brochettes de boeuf gargantuesques grillent déjà. Roman tourne autour de la moto. Électronicien il teste toutes les sondes. Ce n'est pas l'huile le problème, c'est l'eau. Pourtant il y en a. Elle est trop chaude pour tenter quoi que ce soit ce soir. C'est vraisemblablement la pompe à eau. Ça ne change rien au problème. Toutes ces pompes sont intégrées dans le bloc moteur. Vladimir, ingénieur mécanique (j'ai quand même le cul bordé de nouilles), émet l'hypothèse que peut être le clapet du calorstat est bloqué en position fermée.

Mongolie 138

Nous mangeons. Quel plaisir d'être avec eux. Ce désert brûlant vient de se transformer en paradis. Nous portons des toasts. C'est la tradition. Les discours se succèdent. Gennadi traduit.

Je m'endors sous ma tente résigné à tout accepter du diagnostic final demain matin.

Hourra, c'est le calorstat qui empêche l'eau de tourner. Vladimir l'enlève. Nous essayons. Ça marche. Bonheur... Enfin, pour le moment...

Vladimir vide le contenu du radiateur de sa moto (sur une petite remorque) pour me le donner, Roman vérifie tout le remontage minutieusement, Gennadi est une mère pour moi, il me refait le plein, me donne 4 l  d eau, du pain, de la viande cuite...

Poignées, photos, échanges de mails, mon inévitable petite larme. Gennadi vient alors me donner un petit morceau du météorite. quartz translucide et fuselé à la forme étrange. Je repars avec un petit bout de ciel dans ma sacoche de réservoir.

Pendant la soirée ils m'ont déconseillé la route du sud que je suis en train de prendre. Mac Gregor et un compagnon, héros d'une vidéo célèbre chez les motards aventuriers, se sont fait attaqués à Selkar, a 40 km de là à vol d'oiseau. La région n'est pas sûre.

Je modifie mon itinéraire, renonce a Almaty et reprends la route du nord.

20 km plus loin, deux types louches me font signe de ralentir. Me voyant arriver de loin ils ont disposé de gros débris de pneus sur la route, bourrelets terreux latéraux, pas d'échappatoire. juste 2 passages de moins d'un mètre entre les pneus, ils se tiennent dans ces deux espaces, me bloquant toute issue. 

je laisse tourner le moteur, mets le point mort et m'arrête devant le premier. L'autre a un gourdin improvisé et commence à tourner autour de la moto en tapotant avec son bout de bois sur mes affaires, mon épaule, le guidon... Je comprends aussitôt : J'ai 15 secondes pour foutre le camp, aprés il sera trop tard. L'autre, toujours en face de moi, vétu de loques, me dit d'un ton sentencieux "Dokument" . "Mais oui mon grand, je vais te les donner mes papiers. Brosse toi". Ça sent méchamment le roussi. Dans les yeux du lascar, plus grande trace d'humanité. Son regard jette des éclats durs comme la pierre. Je dois filer mais il est collé à ma roue avant et lui foncer dessus c'est la pelle assurée. A grand renfort de gestes, j'attire son attention sur le bel autocollant du goblin show d'Odessa, collé sur ma valoche alu droite, curieux, il se décale de 50 cm. J'enclenche la première, accélère à fond, le bouscule sêchement et passe. L'accélération ne me semble pas franche. Je ne sais pas encore que j'offre alors gratos 10 m de ski nautique à son compère qui s' est accroché à mes pneus de secours.

Pour des raisons que vous comprendrez, vous ne les trouverez pas en photo dans l'un des albums. Je laisse là les deux tristes sires sans même me retourner pour leur adresser le geste que vous savez. N'allons pas bêtement nous gameller dans ces circonstances pour le plaisir d'un doigt tendu.

Gennadi avait peut être raison tout compte fait.

La peur ne vient qu'ensuite. Forte.

Dans ces espaces désertiques, loin de tout, sans espoir d'aucune assistance, où la moindre présence se signale visuellement à des km, la question qui vient à l'esprit lorsque un point se déplace à l'horizon est forcément : "ami ou ennemi ?". Cela peut sembler étrange quand on ne connait que les routes fréquentées d'un pays européen. Ici, c'est instinctif.

Je m'arrête à Komsolskeje pour dormir 300 km plus loin.Les tenancières  d'un petit café  (Rosa, Mira et Semal) m'invitent à manger. Elles gloussent sans arrêt, nous rions. je dors.

Puis je file sur Kostanaj. Je croise Boris, un motard au milieu du parcours, il appelle Stas, le président du moto club de Kostanaj.

50 km plus loin, un camion renversé en travers de la route. Des sacs éventrés gisent de tous cotés laissant échapper leurs céreales. Deux pauvres bougres, encore sous le choc, à l'ombre de la carcasse. L'un deux boîte salement. C'est le chauffeur, il s'est endormi au volant aprés avoir roulé toute la nuit. L'accident vient de se produire. Je propose d'en prendre un avec moi sur la moto jusqu'au village suivant. Ils hésitent. Ils sont encore sonnés par l'accident et redoutent certainement d'avoir à expliquer à leur patron dans quel merdier ils se sont fourrés. L'homme qui boîte s'installe derrière moi. Il est triste, abattu, je sens qu'il a peur de ce qui va lui arriver. Je conduis doucement. Je ne peux rien faire d'autre que l'emmener vers ce qu'il doit affronter. Le village, une jeep militaire, nous allons de maison en maison pour des raisons que j'ignore, Aprés deux heures je sers la main du chauffeur blessé. il a eu son patron au téléphone. Il semble que ce dernier ne l'ait pas trop accablé. Il me sourit avec difficulté pour me remercier, je n'attends rien. Je suis désolé pour lui. Je réalise à quel point une vie est fragile dans ces univers, dans cette pauvreté. Tout peut vite basculer. Je retrouve cette sensation qui m'avait tant frappé en Afrique noire. La vie est un équilibre improbable.

A l'entrée de la ville, 200 km plus loin, j'ai droit à un joyeux comité d'accueil. ils sont 5 sur des grosses motos, il m'attendent depuis une heure à l'ombre d'un petit arbre. Impossible de tenir sans ombre en plein cagnard.

Tourbillon de poignées de main, garage de Stas dans le centre de Kostanaj, je décide de changer l'huile et le mélange eau/liquide refroidissement. Tous m'aident. Les clubs de motards ici sont une institution. Un réseau solide et solidaire. Tout le Kazakhstan motard sait qu'un Frantsou est en train de traverser le pays. Cela me fait un bien fou, je me sens extrêmement redevable. Je ne peux rien faire d'autre que de me laisser dorloter.

Et nous buvons, nous buvons...Comment leur expliquer qu'une eau minérale me ferait plaisir. J'arrive quand même à ne pas laisser remplir trop souvent mon verre.

Stas qui pense vraiment à tout, me donne des cachets pour faire passer les troubles digestifs liés à la vodka.

Chaque journée est un tel yoyo émotionnel que petit à petit, le futur disparait de l'esprit. Un instant chasse l'autre.

Je passe le lundi au repos à Kostanaj, je repartirai pour Astana demain.