Héléna, Bac+7, a travaillé 10 ans en France. Cantonnée à de petits boulots alimentaires, un peu amère quant à l'accueil des français, elle est revenue chez elle en Sibérie. Là, elle a décroché un poste sympa, dans une ambiance conviviale, à l'Alliance Française. Julia, toujours optimiste, travaille là aussi. Toutes les deux remuent ciel et terre pour me faire embarquer avec Bleuette dans le Transsib. Je dors chez Serguei, le frère d'Hélena et son amie, une autre Héléna. Agréable soirée, hospitalité russe, entière. Le lendemain, je suis recruté par Danna pour un cours de Français devant une dizaine de jeunes femmes. Nous conversons pendant 3 h dans la bonne humeur. Elles ont un trés bon niveau.

Bleuette pesée, empaquetée, prète pour un train de fret, j'embarque à minuit quarante, dans le Transsiberien. je me glisse, dans l'obscurité sur ma couchette, en hauteur, dans un compartiment où dorment déjà trois personnes. Sentiment d'inconnu, de mystère, d'immersion.

Au réveil, je découvre Karina, liana, sachaliouchka. Femmes rustiques, de la siberie orientale. Nous apprendrons lentement à faire connaissance. Aprés 52h ensemble, dans ce wagon de plus en plus chaud, nous nous connaissons assez bien, sans n'avoir presque pas parlé. Nos derniers repas sont partagés, mis en commun, en silence. Confiance mutuelle, connivence dans les regards, les sourires.

Une vague de chaleur s'est abattue sur la Russie occidentale. Nous sommes dans un hamam. 52h par plus de 40°, sans douche, dans les mêmes vêtements, jour et nuit (j'ai tout laissé dans les boites alu de Bleuette). A mon grand dam, je commence à ne plus sentir la rose. Dieu merci, les fenètres ouvertes du train de légende brassent l'air chaud et nos vigoureuses odeurs respectives. Douche tous les trois jours dans le Transsib, je suis arrivé quelques heures trop tard.

Peu de temps avant
Moscou, une Algarade éclate entre 3 colosses imbibés de Vodka dans le compartiment voisin. Je suis dans le couloir, une bière à la main lorsqu'un des 3 belligérants se rue vers moi et m'arrache ma canette. Lui adresse une remarque peu complaisante en français, je vois passer dans ses yeux une lueur que j'identifie aussitôt comme dangereuse. Là encore je constate que les instants les plus risqués du voyage, gobi excepté, sont liés à l'Homme. J'attends sans en rajouter que le grand gaillard dessoule...

En nage nous arrivons à Moscou. J'ai des indications pour aller chez Elena (encore une !), qui va m'héberger et m'aider dans ma demande d'extension de visa. A 6h30 du matin, dans un Moscou enfumé par les incendies et la tourbe qui ne cesse de se consumer alentour, J'arrive chez elle. Elle a 88 ans, enseigne le Francais depuis 60 ans.

A 8h30, nous attaquons elle et moi un marathon sur-réaliste. La fumée empêche de voir à plus de 150 mètres, la chaleur est accablante, Elena tient mon bras, marchant à petits pas. Enragée de grammaire, comme elle se plait à dire, elle m'expose ses vues sur l'accord au participe passé des verbes pronominaux, qu'elle sous divise en 3 catégories... dont je vous fais grâce... Bien sur, chaque catégorie possède ses exceptions... et ce ronron grammatical nous tient compagnie de l'ambassade au consulat de France, puis de nouveau à l'ambassade. nous faisons alors du stop (fréquent à Moscou, moyennant quelques roubles) vers une administration russe qui s'avère non qualifiée et nous réexpédie de l'autre coté de la ville.

Je repense au lièvre et à la tortue. Elena, courageuse, trés lente, luttant contre la chaleur, la fatigue, petit pas par petit pas, détricotte tout l'écheveau du labyrinthe administratif russe. Jusqu'au bout, les embuches, les aléats, les guichets fermés, les formulaires manquants, les banques non habilitées nous font douter. A 17h, mon visa est rallongé de 10 jours de plus. Il faut bien comprendre qu' en Russie, cela aurait pu prendre tout aussi bien une semaine, avec une grosse amende à la clef pour infraction lourde, mon visa délivré à UB s'achevant demain samedi.

Nous savourons notre victoire, à l' ombre d'une terrasse, fumés comme des harengs, en buvant une eau minérale. J'offre une friandise grammaticale à Elena en dissertant sur les nuances dans l'effort produit entre "appuyer" et "s'appuyer". Mon explication, peu académique, ouvre chez elle un océan de réflexion qui me laisse coi. Insatiable appétit de connaissance, de maitrise de cette langue Française qu'elle vénère. Apprenant qu'elle doit venir en france cet automne, je l'invite en Ardèche. " les enfants, il va falloir carrément assurer coté syntaxe".

Bleuette doit arriver vers le 9. Le problème, c'est ce "vers". On verra bien...

Jarka, Jarka, Jarka...
Chaud, chaud, chaud...