La place rouge est grise, dans une atmosphère post apocalyptique. Nombreux sont les moscovites qui se déplacent avec un masque sur la bouche. Pas une feuille ne bouge sur les arbres. Héléna me confie à l'une de ses élèves, désireuse d'améliorer son français. C'est donc, Caterina, danseuse classique au ballet de Moscou, qui me fait visiter les grands lieux de la ville. Lorsque je suis à Paris, je plains les touristes qui, à la queue leu leu, enchainent la tour Eiffel, notre dame, le sacré coeur, le Louvre... Je lui fais donc part, en souplesse, de mon faible appétit de monuments. Elle me dit qu'elle comprend. Nous partons alors dans un tourbillon effréné de... monuments. Je boîte encore un peu et la supplie de ralentir. Passionnée d'histoire de l'art, elle ne me passe rien. J'ai droit à toutes les moulures, colonnades, ogives, arcades. Je songe réveur aux paysages grandioses de Mongolie tandis que les dates défilent sur les reliefs, bas reliefs, clochers, chapiteaux, frontispices et autres détails croustillants qui me laisseraient froid si le baromètre n'était pas déréglé.. Je propose une glace à la prolixe ballerine, histoire de faire diversion. " Pas question" me dit elle, ses 44 kg, maintenus au prix de 3h de sport quotidien, n'y résisteraient pas. Nous voilà repartis, par 42°, dans la galerie Tritikof (orthographe approximative). Un portrait me touche. J'en ai les larmes aux yeux. J'aimerais m'assoir et révasser devant, mais ce n'est pas au programme. Fourbu, je rentre chez Héléna qui vit dans le bric à brac indescriptible de ses souvenirs et la quasi totalité de ce que la langue française a engendré de livres de grammaire. Aux petits soins pour moi, elle me prépare des "pelmeilles", raviolis sibériens.

Mongolie 631

Lundi à 11h nous apprenons que la moto est à Moscou. Je piaffe de repartir. Igor, autre élève d'Hélena m'accompagne. Maladivement timide, il a beau parler russe, sa langue maternelle, je vais plus vite à questionner les passants par signes, pour trouver l'entrepot où se trouve Bleuette. Des ouvriers Kirghizes font sauter le cadre en bois qui emprisonne mon destrier et nous voilà , Igor et moi, tous les 2 sur le périphérique à moto. Aprés l'avoir déposé à une station de métro, je me perds et erre d'échangeur en échangeur pendant une heure et demi. Je trouve enfin la sortie, roule jusqu'à la nuit. Dans un resto pour routiers, les conducteurs, apprenant d'où je viens, me portent un toast. Je repars dans la nuit, roule 5km, quitte la route, traverse une grande prairie tous phares éteints pour ne pas être remarqué. Prés d'un bosquet, je m'enroule dans la toile de la tente et m'endors en regardant les étoiles.

Mongolie 647

Le lendemain, je roule encore 220 km en Russie. Le russe aime doubler, aspiration légitime. Mais qu'il y ait ou non la place pour le faire le préoccupe assez peu. Dans cette partie qui se joue à trois : le doublant, le doublé, et le brave type qui arrive en face, qui n'a rien demandé sinon vivre, c'est la loi du plus gros qui prévaut. Inutile de préciser que Bleuette ne fait pas le poids. Je dois donc me pousser, souvent, quelque soit l'état du bas coté.

Passage de frontière vers l'Ukraine en 2h. La fermeture éclair de mon blouson rend l'ame. Il vole en étendard derrière moi.
Dans la banlieue de Kiev, la patronne d'un petit resto me coud 3 morceaux de bande Velcro pour le tenir fermé. C'est précieux.

Mercredi matin vidange, 1h pour sortir de Kiev, et enfin retraverser le Dniepr.
Un policier m'arrête, je suis de méchante humeur. Plaisir de pouvoir tout dire sans être compris. Mon système nerveux fatigué me lâche un peu, mais quel bonheur !...Passons....

Je roule jusqu'à la nuit et me couche à la belle au pied de Bleuette. Je choisis le côté où elle a le moins de chance de me tomber dessus. Je préfère quand mème être dessus que dessous. Chaque couple a ses petites habitudes...
Jeudi Bleuette se transforme en "bullet" et nous traversons la Slovaquie et la Hongrie comme une balle. Regret de ne pas savourer davantage les Carpates, si belles, si tranquilles, mais il faut rentrer. Je veux voir les enfants. 10h de moto. C'est le pain noir du voyage. Le rêve mongol a un prix. C'est principalement la partie "fessue" (je n'ai plus grand chose de charnu) de mon anatomie qui en fait les frais.

Mongolie 657

Encore 1200 ou 1300 bornes et je serai chez moi. Compte à rebours kilométrique...