Vendredi je me réveille avec la grosse casquette de plomb. L'élixir de "Nicolaï" finit de se dissoudre dans ma boite cranienne. La femme de Roman me prépare des oeufs au plat mais impossible de manger quoi que ce soit. nausées, sueurs, je dois sortir prendre l'air dehors. Sacha, le garçon de 15 ans prend de nombreuses photos de la moto.  C'est aujourd hui son examen d'anglais et nous parlons tous les deux pour l'entraîner.

Je file à Odessa. Je décide de laisser tomber le rassemblement moto. je ne sais pas où il se trouve et Odessa est une grande ville. Je ne lis pas le Cyrillique et trouver mon chemin n'est pas toujours simple. Quelques kilomètres plus loin, je tombe dessus, je m'arrête donc. Il est midi. Principalement des motards russes et ukrainiens. Je me ballade au milieu des motos, des petits groupes. la mer est à cent mètres, le groupe de rock de la soirée est en train de faire sa balance. Ce ne sera pas de la musique de chambre.

Je m'asseois pour boire une bière. Sous la table ma botte heurte un truc qui bouge. C'est un biker, ivre mort qui cuve sa soirée de la veille. Salut mon gars ! Quelques poignées de main, je repars.

Je croise de nombreux motards qui se rendent au Goblin show dont Steven, un américain volubile. Après une demi heure au bord de la route, la vie sentimentale de Steven durant ces dernières semaines n'a plus de secret pour moi. Fidèle à sa culture, Steven abuse du superlatif. tout est "so great, so incredible, so amazing, so fantastic, so marvellous", j'en ai encore la tête qui tourne.

Road again. là, je me fais un peu piéger. je pensais planter la tente mais ça va être dur. Du blé à perte de vue, des parcelles dont seul Steven pourrait décrire la taille. Les moissonneuses ukrainiennes ne pourraient même pas manoeuvrer dans nos pauvres petits échamps ardechois. A moins de planter la tente entre le blé  et la route, pas beaucoup de solutions. Je décide de poursuivre jusqu'à Melitopol. La nuit va tomber, restent 120 km. Je fonce. Juste en arrivant, je passe dans un nid de poule et le support de mon protège chaîne casse. Rien de grave si ce n'est un bruit de tambourin dorénavant. Demain, je dois réparer.

Petit hôtel.

Samedi. Quel beau samedi !  je dois libérer la chambre à 7h. je demande à la patronne si elle connaît un petit garage (tout ça avec des gestes). elle ne sait pas mais son regard va plutôt vers la droite, je prends donc à droite. 200 m  et j'aperçois une moto garée. Son proprio, un jeune d'une vingtaine d années, longiligne, me dit de le suivre. nous enchaînons un dédale de petites rues non goudronnées, puis arrivons devant une maison. Volek, c'est son nom, me dit d' attendre une minute et revient avec Ivan. Je ne sais pas encore que demain matin Ivan et moi pleurerons comme des gosses au moment de nous quitter. Ivan me rappelle mon cousin Henri quand il était jeune. Il a 22 ans. Le courant passe immédiatement. Je lui montre la moto. le bras oscillant est en alu, difficile de souder, de plus, l'électronique embarquée ne supporterait pas une soudure à l'arc sur la masse. Ivan réfléchit 20 s, se relève et me dit : "one minute".

Mongolie 045

Je le suis derrière la maison. Sous un petit auvent, un fouillis mécanique, le rêve de n'importe quel fondu de mécanique moto (salut Didier !). Avec une vitesse et une assurance étonnante, il manie meuleuse,  pied à coulisse, mini plieuse, perceuse à colonne. je suis scié. il a 22 ans et travaille comme un pro. j'apprendrai plus tard qu'il fait des études de mécanique et restaure des motos anciennes pour son plaisir. Ses copains arrivent, ambiance agréable, conviviale. Quoi ? la Chine? ils sont fous ces Frantsou ! je  lui propose bien sùr un peu d'argent, évidemment il refuse. Nous sommes de plus en plus nombreux. je fais des photos des motos qui arrivent. de nombreux flat twin russes de la dernière guerre, retapés par des amoureux de mécanique. tous ces jeunes ont une culture  mécanique qui me sidère.

Pour Remercier Ivan, je lui propose de faire un tour sur la moto. il démarre et part. Alors qu'il n est pas encore revenu je le vois à côté de moi. Merde! que Passa ? Je viens de filer la moto à son frère jumeau. Impossible de les distinguer l'un de l' autre. Aucun problème. Je repropose à Ivan, il me dit ne pas vouloir.

Pourquoi sont ils si nombreux ? Par signes ils m'expliquent qu'ils veulent que je viennent avec eux, à 60 km. Il y a un autre biker show, sur la presqu'île de Kirillovka. J'hésite, ce n est pas la route. Puis Roman arrive sur une moto de bande dessinée. Il a vraiment une bonne bouille et nous fait son numéro de charme : masque à gaz, lunettes d'aviateur, bandeau du soleil levant des kamikazes, porte drapeau à l'arrière avec la tête de mort, petit tuyau qui va de sa bouche à la bouteille de bière installée dans son support, intégré à la moto. Nous sommes tous morts de rire. Derrière le look de gros méchant se cache un type adorable.

C'est parti pour kirillovka. Sergei, un sergent de l'armée Ukrainienne, un peu à l'étroit sur sa moto, me confie sa fiancée Ania. Charmante...

Mongolie 063

Tout s'enchaîne parfaitement. le meeting est presque familial, 400 motos, ils se connaissent tous. Ce n'est pas le gros meeting impersonnel d'Odessa. Règne ici un véritable esprit de groupe, très simple, très agréable.

Puis c'est la parade, toutes les motos sur deux files. Nous longeons la mer, direction la plage. jeux de plage. Le club Mickey en cuir noir en quelque sorte. nous nous baignons dans la mer noire (elle aussi).

Mongolie 059

Nous revenons au camp, je plante la tente.

La soirée commence. je croise Raba, artiste mécanicien génial et fou, légendaire dans le monde de la moto ukrainienne, fier de ses mains striées par le travail du métal. Je fais connaissance de Vova, tout droit sorti d'un troquet de Pagnol, avec un autre accent. Je passe de table en table, et donc de verre en verre. l'apéro français est à l'apero ukrainien ce que le tour de poney est au rodéo. la vodka est sur toutes les tables. Raba passe me voir toutes les 5 mn pour me remplir mon verre de rouge, pendant que Vova porte les toasts à la vodka. Ivan, jamais bien loin, devient au fil de la journée mon complice.

Ils sont slaves, capables d une exubérance qui surpasse tout. J'arrive à ne pas boire trop.

Un gars m'emmène vers sa voiture pour me faire goûter son vin perso. Dans le coffre, une kalachnikov et deux armes de poing. Je lui dis que son vin est  délicieux...

Avec Ivan et Volek, nous partons faire un tour vers la foire, avec ses attractions (type foire du trône). Ils veulent m'emmener dans les manèges rapides. je refuse, je sais que je suis trop pompette pour que ça se passe bien. Je leur propose la grande roue, plus calme. Au sommet, nous sommes Ivan et moi obligés de retenir Volek par le pantalon pour qu il ne fasse pas trop de conneries. Je lui met mon ipod sur les oreilles pour qu'il arrête de prendre des risques. Je le surveille du coin de l'oeil.

Puis nous marchons en silence tous les trois. Nous sommes bien.

Dimanche, A 7 heures du mat, j ai tout plié, je suis à côté de la moto. Le camp dort. Ivan sort de sa tente. Nous pleurons. Je file.

400 km plus tard, je suis en Russie, à Rostov na Donu. Passage de frontière en deux heures.

j'aurais du rester un jour de plus. Tant pis.